Hermannshof : un jardin-labo allemand unique


Descendue du tram à Weinheim depuis Heidelberg, je me dirige vers Hermannshof, petit jardin public de grande réputation. Je traverse un quartier résidentiel tranquille. En ce 30 septembre 2025, l'air est frais.

Après quelques minutes de marche, je tourne à ma droite. Pour accéder au jardin, nul besoin de payer : on y entre comme dans un parc. À mon arrivée vers 10 h 30, l’humidité est encore bien présente. Une douce ombre enveloppe les lieux à l’entrée de la Babostraße, tandis que quelques rayons de soleil commencent lentement à percer.



Première impression : le calme. Des habitués sillonnent lentement les sentiers de fin gravier. Comme eux, je me laisse gagner par la tranquillité que procurent les jardins.

Seconde impression : un lieu extrêmement soignéLes différentes plates-bandes thématiques sont orchestrées avec précision et entretenues avec finesse, ni trop, ni trop peu. Cela me plaît énormément.







Amsonia 'Weinheim' (A. tabernaemontana var. salicifolia x A hubrichtii)


Des zones ouvertes, de type prairie, composées de mélanges de vivaces bien agencés, côtoient des îlots arborés plus denses. Des massifs de vivaces sont souvent ponctués d’arbrisseaux : magnolias, sassafras ou Cornus florida, sont élégamment taillés ce qui souligne leurs silhouettes.

L'équilibre est là, entre ombre et lumière.

Dans tout bon jardin, il faut savoir faire une pause. Hermannshof offre une multitude de bancs de bois et de chaises peints sarcelle. Ils invitent à se reposer, à contempler, à se rassasier les sens. 

Après près d’une heure de déambulation, je m’installe, le visage tourné vers le soleil. Je déguste mon sandwich et en profite pour noter mes impressions dans mon cahier. À un moment, la quiétude est légèrement troublée par un bruit de casseroles, sans doute des enfants dans une garderie au-delà des murs. La scène me fait sourire.





De jardin privé à laboratoire végétal

L’histoire du site remonte à la fin du XIXe siècle. La famille industrielle Freudenberg acquiert le domaine en 1888 et y développe un jardin privé comprenant une riche collection de plantes. Certains arbres présents aujourd’hui datent encore de cette époque, comme ce Ginkgo biloba planté en 1890. 


Plus âgé encore, ce platane hybride de plus de 250 ans!


Dans les années 1920 le jardin est réaménagé avec une approche plus structurée. Le paysagiste Heinrich Wiepking-Jürgensmann y intervient plus tard (années 1930), contribuant à une vision du paysage influencée par son époque. 

Aujourd’hui, le site de 2,2 hectares situé en zone 8a, porte le nom de Schau- und Sichtungsgarten Hermannshof, que l’on peut traduire par « jardin de démonstration et d’évaluation ». Hermannshof est en effet reconnu internationalement comme un véritable laboratoire végétal, tout en conservant les qualités esthétiques d’un jardin d’agrément. Les plantations s’inspirent d’écosystèmes naturels — prairies nord-américaines, steppes ou sous-bois. Ce changement s'opèrent entre 1981 et 1983 alors que le jardin s'ouvre au public. Les paysagistes Hans Luz et Urs Walser, influencés par les travaux de Richard Hansen, repensent le jardin de manière profondément novatrice. Leur intervention marque la transformation du site en un véritable jardin d’essai, une institution scientifique unique en Allemagne, dédiée à l’étude des plantes vivaces et de leurs associations. 

Le projet s’appuie sur le concept des Lebensbereicheou milieux de vie, développé par Hansen, qui consiste à regrouper les plantes selon leurs habitats naturels, comme les prairies, steppes, lisières ou zones humides, afin de créer des plantations durables, cohérentes et adaptées à leur environnement. C'est la base du New German Style (Neue Staudenverwendung).

Tandis que Luz structure l’espace, Walser élabore les plans de plantation et devient le premier directeur du jardin. Il y introduit une dimension nouvelle : transformer les communautés végétales naturelles en compositions horticoles lisibles et esthétiques, sans en trahir les fondements écologiques.

Cette approche marque un tournant majeur dans l’histoire du paysage : les plantations ne sont plus conçues uniquement en fonction de l'apparence, mais comme des systèmes vivants, pensés à la fois pour leur résilience, leur dynamique dans le temps et leur facilité d’entretien. Ce dernier aspect est même mesuré en termes de temps d'entretien des plantations (minutes/m²)!

Like the New Perennial Movement, Hermannshof lives at the crossroads of nature and imagination - fusing both to create a living artform rooted in ecological integrity.
- Tony Spencer, he New Perennialist

 



À l'une des entrées du site, des plantes sont à vendre. 
Si je n'avais pas à traverser les douanes canadiennes, je serai repartie avec quelques unes d'entres elles!

Des mélanges à copier-coller

Dans les plates-bandes, des panneaux présentent les habitats (steppes, prairies, etc.) ainsi que des listes de plantes permettant aux visiteurs de reproduire ces associations chez eux, en fonction de leurs conditions au jardin (ensoleillement, sol, humidité). Selon ses créateurs, Richard Hansen et Friedrich Stahl, nous pouvons séparer le jardin en 7 habitats : 

I — Wald  |  Woodland  |  Boisé
II — Gehölzrand  |  Woodland edge  |  Lisière
III — Freifläche  |  Open area  |  Milieu ouvert
IV — Steinanlagen  |  Rock garden  |  Rocaille
V — Beet  |  Flower bed  |  Plate-bande
VI — Wasserrand  |  Waterside  |  Bord de l’eau
VII — Wasser  |  Water  |  Aquatique


Je me suis amusée à faire traduire ce panneau intitulé Präriesommer (« prairie d’été »). Celui-ci propose un modèle inspiré des prairies sèches de hautes herbes nord-américaines. 

Prairie d'été (variante) - juin / août

Milieu de vie : FR 1–2* (*milieu ouvert (type prairie), avec un sol allant de sec à modérément frais)

Sol modérément sec à modérément frais, moyennement riche en nutriments, en emplacement ensoleillé.

Plantation “prairies d’été” :

Modèle inspiré des variantes sèches des prairies de hautes herbes nord-américaines du Missouri.
Les espèces d’échinacées et d’asters, associées à des graminées typiques, créent l’image d’une communauté végétale de prairie stylisée. Des textures et structures contrastées enrichissent l’expérience au-delà de la floraison estivale.

La plantation a été réalisée en 2006.

Thème de couleurs : tons pourpres et rosés avec bleu et blanc

  • Amorpha canescens ‘Oklahoma’ – Amorpha gris-blanc – bleu-violet
  • Aster ptarmicoides – Aster des hautes terres – blanc
  • Baptisia albescens – Faux indigo blanc – blanc
  • Baptisia × bicolor ‘Ozark Pink’ – Faux indigo bicolore – rose
  • Echinacea pallida – Échinacée pâle – rose clair
  • Echinacea purpurea (forme sauvage) – Échinacée pourpre – rose pourpré
  • Gaura lindheimeri ‘Whirling Butterflies’ – Gaura (fleurs légères) – blanc/rose
  • Liatris spicata – Liatris à épis – rose pourpré
  • Monarda fistulosa var. menthifolia – Monarde (bergamote sauvage) – violet pourpré clair
  • Allium cernuum ‘Majus’ – Ail penché – rose
  • Allium christophii – Ail étoilé – (ornement, capsules de graines)

Graminées

  • Andropogon gerardii ‘Konza’ – Barbon de Gérard (grand bluestem) – VII–IX
  • Panicum virgatum ‘Shenandoah’ – Panic érigé – VIII–X
  • Schizachyrium scoparium (Missouri) – Petit barbon (herbe des prairies) – VIII–IX
  • Schizachyrium divergens ‘HaHaTonka’ – Barbon velu – VIII–IX
  • Sorghastrum nutans ‘Konza’ – Herbe indienne jaune – VII–VIII
  • Sporobolus heterolepis ‘Weinheim’ – Sporobole à glumes fines – VIII–IX






Définitivement, ce souci pédagogique de simplifier les combinaisons de plantes rend la visite de ce jardin des plus instructives. 

Il est bon de savoir que jusqu'à tout récemment, le jardin était dirigé par Cassian Schmidt, lequel a occupé ce poste pendant plus de vingt ans. Sous sa direction, le Schau- und Sichtungsgarten Hermannshof s’est imposé comme une référence internationale en matière de plantations naturalistes.

Le jardin a permis de tester sur le long terme des associations de plantes adaptées à différents milieux, en conciliant esthétique, écologie et gestion durable. Par ailleurs, Schmidt s’inscrit ainsi dans le courant du New Perennial Movement, aux côtés de figures comme Piet Oudolf.

En 2023, la suppression de son poste par le conseil d’administration, accompagnée d’une réduction des activités de recherche, a suscité de nombreuses réactions dans le milieu horticole, comme en témoigne cet article, soulevant des inquiétudes quant à l’avenir scientifique du site.

Rudbeckia subtomentosa 'Henry Eilers' + Solidago sp.

Derrière le rideau

En tant qu'horticultrice, je suis toujours curieuse de discuter avec d'autres gens du métier. Lorsque j'ai vu une petite équipe d'horticultrices à l'oeuvre, je n'ai pu m'empêcher de les questionner. Je leur ai notamment demandé combien de personnes étaient nécessaires pour entretenir les lieux. « Cinq ou six sous la responsabilité d'un jardinier en chef », m’a répondu Anna, une employée temporaire d’origine française avec qui j’échangerai plus tard mes coordonnées. 

Ce chiffre peut surprendre, considérant la richesse et la complexité du jardin. Nous pouvons imaginer que le travail ne se limite pas qu'à l’entretien : l’observation des plantes et l’évolution des associations végétales doivent être scrupuleusement suivies.

Une autre horticultrice, employée depuis la fin des années 1980, s’est montrée curieuse des pratiques et enjeux horticoles à Montréal (le froid, le sel de déglaçage et les épisodes de pluies abondantes!). C'était sympa de connecter avec des passionnées d'horticulture.


Heterotheca camporum var. glandulissimum





Des kiwis, oui!




Ma visite se termine ici. Je sors par là où je suis venue, mais transformée par ce jardin. J'ai l'impression d'avoir été traversée par plusieurs symphonies végétales. Assurément, Schau- und Sichtungsgarten Hermannshof est un bijou unique dans le monde horticole et scientifique. Je vous souhaite d'avoir l'occasion de le découvrir.
Localisation du jardin. Image créée par ChatGPT.

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